MorinLorsqu’il est entré sur la scène du grand auditorium de la BNF, il était un homme voûté, accablé par une force suprême, le temps. Ses pieds glissaient avec précaution sur le parquet ciré comme si chaque pas avait à ses yeux plus de valeur que le précédent, car il le rapprochait du but. Ses accompagnateurs suivaient son effort, se tenant prêts à le soutenir en cas de nécessité. Arrivé près de l’écritoire qui avait été préparé pour lui, il s’installa sur la chaise d’étude. Étrangement, il paraissait plus grand assis que debout. Il venait d’avoir 94 ans, sa peau parcheminée laissait croire que quelque chose en lui était sacré.

Il commença à parler d’une voix égale et monotone aux ténèbres de la salle qui s’illuminaient à chacune de ses paroles. Le grand auditorium de la BNF était plein, on entendait respirer la peau des gens. Sa voix se répandait comme un liquide et envahissait tout l’espace, elle pénétrait les cerveaux qui, sans même l’entendre, s’en nourrissaient directement.

Les images sont simples, universelles et éclairantes : “Complexe vient du latin Complexus, tissé ensemble”. Elles contiennent l’idée de système dont les propriétés ne sont pas la somme de celles de ses composants, mais sont nouvelles et proviennent d’un phénomène dit d’émergence.

Le système peut être biologique, physique ou sociétal. Il est soumis aux effets de l’échelle qui lient le discret au continu, l’individu à l’espèce, l’homme à la société. C’est, par exemple, le cas de la physique quantique et de la physique statistique qui se rapportent toutes deux au même système, c’est celui de la biologie et l’écologie ou de la psychologie et  de la sociologie. De plus, certains systèmes combinant ces trois aspects, il apparaît que les différents champs de connaissances sont liés.

Lorsque Rousseau postule que la Nature a fait l’homme bon et qu’il faut le préserver de la société, ou bien, au contraire, lorsque Hobbes somme la société de se préserver de la méchanceté naturelle des hommes, lorsque Hegel démonte la trame de l’histoire à partir de la dualité maître esclave, ils ont nécessairement croisé les points de vue sociétaux et biologiques. En  outre, comme les vérités d’un jour sont mises à mal le lendemain en prenant un autre point de vue, la seule méthode est celle d’Heidegger qui se livre à une réinterprétation totale, c’est à dire la reconstruction permanente des savoirs.

En poussant plus avant l’analyse, le passé s’avère contenant beaucoup d’erreurs dont nous n’avons qu’une faible connaissance. Ainsi, nous faisons des erreurs dans nos jugements qu’ils soient pour nous-mêmes, dans notre vie personnelle, ou pour les autres, dans nos entreprises ou dans la société. Partant de là, le passé n’est pas la bonne référence, il est nécessaire de reconstruire.

De plus, la complexité pose les défis de l’incertitude et du chaos, l’univers ne répond pas à la vision déterministe que décrivait naguère Pierre-Simon de Laplace, comme l’a montré le problème des trois corps faisant surgir le chaos d’un système physique qui semblait pourtant donné comme déterminé. Au fur et à mesure du progrès de nos connaissances, on voit l’incertitude se manifester dans tous les systèmes : physique quantique, biologie, économie, vie sociale et professionnelle…

Edgar Morin s’intéresse alors au système producteur de connaissance, l’homme, et, plus précisément au fondement de cette dynamique, l’éducation. En effet, il faut changer l’homme au plus profond de lui-même pour changer sa manière d’appréhender le monde afin qu’il s’intègre mieux et contribue plus efficacement à la société et à l’espèce.

Est-ce une conférence testament qu’a donné le vieil homme qui, le dernier mot prononcé, s’est levé lentement pour regagner l’ombre protectrice ? Il a laissé l’auditoire avec le paysage d’une pensée universelle qui s’est finalement tournée vers l’humanisme. Il nous a livré le message d’une vie, un mode d’emploi pour transformer les hommes et, par voie de conséquence, qui transformera la société, les croyances et les savoirs de l’humanité toute entière. La fondation des savoirs pilotée par Jean-Paul Dussausse est chargée de prendre le relais et d’administrer cet héritage considérable.

Dans une époque où l’on s’interroge sur les bénéfices du progrès au regard des périls écologiques, où l’homme du futur est esquissé avec les attributs de l’homme du passé, proche de la Nature, où les produits de l’industrie de pointe comme les OGM, le Nucléaire, les transports sont regardés avec défiance, car défiant les lois de la Vie, l’humanisme d’Edgar Morin peut paraître obsolète. L’homme nouveau espéré, produit d’un idéal messianique, ouvrira-t-il le passage de l’humanité vers un futur où elle profitera de ses nouveaux savoirs ou bien le nouveau monde devra-t-il se construire sur les ruines fumantes de l’ancien ?

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