Dans son essai, Les Origines de la pensée grecque, J-P Vernant, développe la thèse que la pensée philosophique grecque est apparue à l’occasion de l’émergence des cités-états, gouvernées par des assemblées aristocratiques de citoyens, qui a fait suite à l’effondrement des royaumes. Pour fonctionner, cette forme d’administration collective nécessitait de construire un savoir objectif auquel chacun pouvait adhérer en se fondant sur la raison.

Dans les empires et les royaumes, au contraire, l’origine du savoir était essentiellement divine, et n’était accessible qu’à une classe de privilégiés, les prêtres. Cela n’a nullement empêché le développement d’une activité intellectuelle intense dont le but était de comprendre une parole divine essentiellement hermétique. Ce dynamisme a engendré les universités bien avant le XVIIème siècle et n’a pas faibli de nos jours.

Ainsi, l’appétit de connaissance qui habite l’homme n’appartient pas à une discipline particulière, elle lui est propre, elle est l’expression de sa liberté. Saint Augustin en avait déjà conscience lorsqu’il écrivait, dans le livre premier du traité du libre arbitre : “je ne pourrais même plus respirer du côté de la première des libertés : celle de chercher”. L’accumulation des savoirs glanés au cours de cette quête perpétuelle, comme les pertes d’ailleurs, ont des sources pluri-millénaires.

La science, telle que nous la connaissons, ne peut se prévaloir d’une telle ancienneté. De plus, elle s’est rarement opposée à celle de Dieu. Ainsi, Descartes dans les Méditations Métaphysiques évoque le Dieu Trompeur et le Malin Génie comme l’oeuvre d’un Dieu qui ne veut pas tout révéler aux hommes. La distinction entre savoir divin et connaissance provient de Kant qui, codifiant les limites de la Raison Pure, écrit : “je dus donc abolir le savoir [ancien] afin d’obtenir une place pour la croyance”, en la distinguant bien-sûr de la raison pure. On s’aperçoit que la science laïque est d’origine réformée plus que française.

De par sa fonction originelle, la science devrait être l’affaire de tous puisqu’elle bâtit des concepts objectifs susceptibles d’emporter une adhésion générale fondée sur la raison. Dans nos sociétés modernes de citoyens éduqués, ce devrait être un atout qui renforce les liens sociaux et permet de faire face à l’adversité. Il est légitime d’en douter à la lumière des débats actuels, générés par le rôle du comité scientifique dans les décisions politiques liés à la crise du COVID-19. Ces débats suivent d’autres débats à propos des vaccins, du nucléaire ou du climat, pour lesquels la parole scientifique est systématiquement contredite.

Peut-être faut-il considérer comme Descartes qu’il y a la Vérité d’une part et la science, besogneuse découvreuse de parcelles de vérités, de l’autre ? Ou bien, faut-il vraiment déconsidérer autant la croyance Kantienne, le dogme, qui agrège les savoirs ancestraux que l’on porte, pour certains d’entre eux, dans nos gènes et que l’on essaie toujours de décoder malgré notre puissance technologique. Prenons, en exemple, le débat autour de la Chloroquine.

C’est un débat est troublant car il amène des personnalités de premier plan du monde médical à s’opposer à d’autres tout autant honorables. Il instille le doute à propos de la probité de certains acteurs, en les accusants de défendre des intérêts privés en lieu et place d’intérêts publics. Cette explication de la situation présente l’avantage de ne pas questionner la science sur son incapacité à produire des modèles objectifs.

La crise du COVID-19 dévoile objectivement l’incapacité de la médecine à soigner les personnes atteintes brutalement par cette épidémie. Ce point de vue est très différent de celui qui prévaut pour les maladies traditionnelles comme le cancer où la médecine est plébiscitée pour ses progrès. Le COVID-19 est une catastrophe qui s’abat sur l’humanité entière et qui éprouve sa capacité de réaction. Sur ce plan, hormis l’aspirine, et la mise sous assistance respiratoire qui conduit très fréquemment au décès, rien d’autre.

La Médecine d’aujourd’hui est l’héritière d’une longue lignée de médecins qui ont précédé Hippocrate, et dont les savoirs se sont ajoutés pour constituer l’art médical actuel, je dis art médical, car le but de tous les médecins est d’abord de soigner. Dans ce but, la médecine a développé l’approche clinique, basée sur l’observation des symptômes, l’identification des causes et l’établissement d’un traitement thérapeutique comme une succession d’essais et d’ajustements jusqu’à la guérison dans les meilleurs cas. Il est insupportable et contraire à ses valeurs, pour un médecin de s’interdire de soigner les malades.

D’autre part, ces 50 dernières années, s’est développée une médecine, plus proche de la recherche, qui affiche l’objectif de raccourcir le délai entre les découvertes scientifiques et la disponibilité des thérapies. Elle connaît de grand succès, comme l’immunothérapie pour les cancers. L’objet de cette médecine, notamment celle du système immunitaire pour le COVID-19, est d’une complexité inouïe comme l’expliquent Alain Fischer, médecin à l’hôpital Necker Enfants Malades à Paris, professeur au Collège de France et chercheur à l’Institut Imagine et Eric Vivier, professeur d’immunologie à Aix-Marseille et praticien hospitalier à l’APHM, également directeur scientifique d’Innate Pharam et coordinateur du cluster Marseille Immunopôle. Si les découvertes témoignent d’une avancée remarquable du savoir, elles dévoilent aussi l’étendue de l’ignorance.

Pour sa part, le professeur Raoult n’est pas un apprenti sorcier, c’est un clinicien de réputation internationale qui a voué sa vie à soigner. Il observe que le symptôme qui a les conséquences les plus graves pour le malade est l’inflammation pulmonaire, il propose un traitement à base d’hexachloroquine pour le prévenir associé à un anti-viral et un suivi de ce traitement pour détecter un effet secondaire éventuel. Cela est totalement conforme à la démarche clinique. Il ne mérite pas, pour cela, d’être voué aux gémonies. D’ailleurs ce traitement a été proposé par de nombreux médecins en l’absence d’autres molécules efficaces.

Le débat entre médecine exclusivement scientifique et médecine clinicienne n’est pas un point de méthode, à propos de cette épidémie, c’est un débat fondamental de nos sociétés modernes qui placent leur confiance dans un universalisme scientifique qu’elles croient à leur portée et que dément chaque catastrophe, et cultivent la défiance de l’individu, tenu pour être la principale source d’erreur ou de dysfonctionnement. Cela va jusqu’à préférer le robot à l’humain.

On peut s’interroger sur la pertinence de ce tropisme. En fait, plus l’ordre ou la prescription vient d’une autorité élevée, plus il affectera un nombre important de personnes, et plus il devra reposer sur une connaissance universelle, car, dans ce cas, toute erreur même minime aura un impact significatif. Si la prescription est locale, et variée, l’impact d’une erreur sera limitée, c’est la clé de la résilience.

La société ne sortira renforcée et résiliente de cette épreuve que si elle aménage la place de l’humain parmi les robots, l’espace de l’empirique, de la croyance, aux côtés de l’universel. L’homme augmenté demeure malgré tout un homme, c’est là que réside sa force et sa vigueur. N’oublions pas que la vie qui compte plus de 3,5 milliards d’années, est une succession d’erreurs et non de vérités, c’est une preuve de durabilité.

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