Jean-Marie Messier est encore sous le coup de son limogeage comme ex PDG de Vivendi Universal. On comprend qu’il y a mis ses tripes et son argent, qu’il est abasourdi, qu’il n’a pas d’explication. On comprend également que le début du livre est une tentative à son attention. S’il s’adresse au lecteur, c’est pour mieux s’adresser à lui-même. Mais les raisons techniques passées en revue, mises bout à bout, ne parviennent pas à produire l’enchaînement logique tant recherché. Il bat sa coulpe, il a fauté, c’est sur. Mais où ?

Au fur et à mesure de l’analyse, on se rend compte de la complexité de la construction d’un grand groupe mondial. Au delà des chiffres, froids et forcément partiaux et partiels, c’est une aventure humaine. Pourtant tant d’autres ont réussi, Wall Mart, GE, Murdoch, Disney,… Jean-Marie est forcément mauvais, patron français orgueilleux et étriqué, perdu sans le soutient d’un état providence.

Pourtant, il s’est entouré des meilleurs. VU n’est pas qu’un groupe, mais une pépinière d’innovations, une équipe expérimentée, talentueuse, reconnue. L’échec de Jean-Marie c’est aussi l’échec de cette équipe qui partageait une aventure industrielle. Et quelle aventure ? Celle de faire entrer le capitalisme français dans un métier difficile, mais parmi les métiers les plus rémunérateurs de la planète, l’entertainement. Les risques sont importants, les actifs à mobiliser sont énormes, mais les profits sont à la clef. Les grandes lignes du groupe sont tracées, les synergies, les sources de cash-flow sont là ou presque là, subordonnées à la finalisation de quelques accords. Il faut encore s’endetter ici, et se désendetter là-bas. Et puis soudain le capitalisme français prend peur : et si VU se delestait des métiers de l’eau dans l’urgence, en bousculant le savant équilibre obtenu en 1988. La fine fleur de l’industrie française livrée en pature aux étrangers ! Non !!! Retirée la confiance en Jean-Marie Messier !

Le contexte de l’entertainment basé sur des technologies en devenir change rapidement. D’un horizon pluriannuel, le standard de pilotage d’une telle entreprise est devenu mensuel avec une prise directe, temps réel, sur les structures opérationnelles. L’entertainement est déjà entré de plain-pied dans la société de l’information dont le Gartner prédit l’avènement en 2010. La chute de Jean-Marie Messier serait le signe avant coureur de troubles que connaîtraient l’ensemble des entreprises internationales. Enron, Worldcom avaient péché, leur sort est un juste retour des choses. Mais est-ce la seule raison ?

Avec l’accélération des mutations on peut se demander si les structures de contrôle et de gouvernance sont encore adaptées. Le problème de fond n’est peut être pas la défaillance, mais une inadaptation des entreprises à faire face en temps réel aux diverses fluctuations du contexte économico-politique international. Plus les groupes sont grands, de taille mondiale, plus cet état de fait est patent.

Je crois que d’autres bouleversements sont à attendre.

En l’occurrence, ce défi là a été un défi supplémentaire imprévu qui s’est ajouté au projet industriel construit, visionnaire et difficile d’un homme qui réalisait l’aboutissement de son existence. Et le chateau s’est effondré. D’ailleurs, le principal grief que se fait Jean-Marie Messier à lui-même est de n’avoir pas agi assez promptement.

Puis vient sa réflexion sur le libéralisme et la mondialisation, réflexion ourlée de croyances et de convictions. Quelques brebis galeuses ont perturbé le système, il faut assurément l’améliorer et tout repartira comme avant. Si la mondialisation a été bénéfique à court terme, localement, pour un certain nombre de régions, une grande partie du monde en demeure exclue. Une accélération de la mondialisation demande une stabilisation des pouvoirs et contre pouvoirs, alors que paradoxalement elle perturbe et déstabilise les organisations en place. Le contrôle de la mondialisation fait partie des défis à court terme que doivent relever les politiques et les entreprises.

L’intégration culturelle, par la cohabitation et la cohésion de la diversité, est un objectif louable, qui, d’ailleurs, est un facteur clé de réussite, encore faudrait-il que tous la souhaitent ? La fracture culturelle entre l’homme de Manhattan downtown et le fonctionnaire Saoudien ne fait-elle pas trembler actuellement le monde ? Cette fracture là, ce n’est pas le développement durable que doivent embrasser les entreprises qui va la réduire, mais une volonté commune de l’ensemble de l’humanité.

In fine, la mondialisation maîtrisée déboucherait sur un monde idéal, régulé, stable où chacun jouirait du respect et du bonheur, où chacun apporterait le meilleur de lui-même. Le chemin est encore long sur lequel :
? stabilité signifierait les forts restent forts et les faibles restent faibles,
? régulation carcan bureaucratique,
? respect devoir,
? bonheur consommation.

Une chose est sure, pour l’entreprise et le commerce, un environnement pacifié, éthique, intégré, respecteux des diversités culturelles permettrait aux meilleurs talents mondiaux d’agir ensemble et de transcender un plus grand progrès. Ce monde reste encore à inventer sur des concepts qui ne s’imposent peut être pas encore à notre esprit.

Ceci dit, je garde le souvenir d’une réfléxion sincère, à fleur de peau, d’un homme hors du commun, un homme de pouvoir, qui s’est remis en question. Et qui a manifestement les moyens intellectuels et la force morale de rebondir.

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